20 ANS - extrait
Un ton unique
Vous n’avez pas envie de vous retrouver enchaînée à une vieille table à tréteaux dans votre mansarde ou, pire, sur un banc de galériens de bibliothèque atteints d’acné galopante ? Vous préférez aller traîner sur les ramblas avec les garçons ? Vous croyez que la vraie vie est ailleurs ? Du côté des terrasses ensoleillées, des piscines bleues et des boîtes de nuit ? Le monde n’est jamais aussi beau que lorsque l’on doit bachoter. Si vous saviez… Croyez-en un ancien viveur qui a lâché la proie pour l’ombre, cette vie-là n’est pas la vie, juste un songe dont on s’éveille toujours trop tard à 30 ans passés.
J’arrive pas à travailler,Eugène Mansfield
Il est difficile d’expliquer ce qui faisait le « ton 20 ans » : un humour ravageur et omniprésent, une exigence de style et de contenu, une tension permanente entre le frivole et le sérieux, une peinture radicale et méchante des rapports humains, une volonté de déniaiser les lecteurs sur les impasses du jeunisme, un refus de se prendre au sérieux, un certain féminisme…
Isabelle Chazot, ancienne rédactrice en chef : Notre lectorat était jeune, mixte, décomplexé. Beaucoup de gays… Je ne considérais pas les autres féminins de l’époque comme des concurrents, tant ce que nous faisions était à part… Les sujets y tournaient toujours autour des mêmes thèmes depuis les années 50 : les éternels « astuces maquillage», « Quoi de neuf ? », recettes de cuisine… Je n’étais pas en phase avec le côté « débrouille-bonnes femmes », l’obsession de la vie matérielle, les bons plans pour mère stressée entre les enfants, le bonhomme, le boulot… Je respecte en même temps. Je préfère cela aux magazines qui prennent les lectrices pour des abruties complètes, des « shopping addicts » obsédées par les dernières pompes à plateau. Au moins, il y avait un vrai contenu dans la « presse à maman », une transmission de savoirs concrets… 20 ans avait un idéal de lectrice plus intellectuelle, grinçante et romantique. Plutôt une handicapée domestique (comme moi). Nos sujets real life, c’était : « 25 ans déjà des rides, encore des boutons », ou « Comment réagir si vous perdez un doigt ou trois dents »… Toujours la dérision, le désespoir !
Catherine Gresset, ancienne rédactrice : C’est quand même le journal où est passée la plus laide photo de recette de cuisine dans l’histoire de la presse ! Un gros sandwich à la viande dégoulinant, dans mon article « Comment nourrir des garçons », avec le Christ et tous les apôtres couronnés d’un plat de spaghettis ou d’un risotto en guise d’auréoles. Plus tard, quand elle a repris Isa, Isabelle m’a appelée pour recommencer ce type de sujets décalés : «Je m’ennuie avec mes enfants », « Mes nuits avec mon ennemi », « Vivre avec un intrus », et l’intrus c’était une souris à la maison, des cafards ou une amie dans la mouise.
Gilles D’ambra, écrivain, ancien rédacteur : J’ai travaillé pour presque toute la presse féminine, de Psychologies
à Elle ou Marie-Claire. Mais il n’y a qu’à 20 ans que j’ai pu traiter des sujets aussi invraisemblables et profondément pertinents que par exemple le test qui s’intitulait « Êtes-vous une hyène ? ». Un soir, alors que je regardais un documentaire sur les hyènes africaines, j’ai été frappé par la ressemblance avec le comportement des jeunes femmes d’aujourd’hui : pouvoir matriarcal, chasse en meute, ricanement, les postures phalliques et bruyantes… Le lendemain j’en ai parlé à Isabelle. Il n’a fallu que dix minutes pour que le projet prenne forme. Nous avions trouvé dans notre entourage une bonne dizaine de filles dont les mœurs et les attitudes rappelaient de façon frappante celles des hyènes. Isabelle adore l’éthologie, puiser son inspiration dans des études scientifiques.
Sabine Maida, rubriquebeauté : Pour donner un exemple de cet « esprit 20 ans », on faisait à la rubrique beauté des papiers comme « Dégueu mais efficace » ou « Comment se maquiller à un enterrement » des choses qu’on ne ferait sans doute plus aujourd’hui. Ça séduisait beaucoup car on ne lisait ça nulle part ailleurs. Plus c’était irrévérencieux, plus ça plaisait à Isabelle.
Thomas, 34 ans, fonctionnaire, ancienlecteur : Je me souviens encore de « La drague dure expliquée aux jeunes filles ». Présenté avec toutes les apparences de l’article- conseil-pour-femme-libérée-mais-qui-sait-rester-féminine (« même dans Elle ils disent qu’il faut faire un effort »), c’est un énorme délire potache où on note les formes de drague selon la difficulté en conseillant la manipulation des culottes de sa grand-mère pour tenter sa chance du treizième étage, de prendre l’accent du sud pour draguer au volant – sans oublier de baver en téléphonant.
Julie Rambal, ancienne rédactrice : J’ai beaucoup travaillé dans la presse féminine, et j’ai entendu beaucoup d’inepties : « il faut être tendre avec la lectrice, il faut être glamour avec la lectrice, il faut faire rêver la lectrice »... Il n’y a qu’à 20 ans qu’on pouvait lâcher la bride, ne pas faire un guide pour choper le prince charmant en portant des stilletos. Quand le porno chic était à la mode, on disait que les hardeuses n’étaient que des filles abusées dans l’enfance qui continuaient à se faire maltraiter... Les mères intrusives, les pères séducteurs, les chefs de bureau idiots, l’hystérique sexuelle derrière la pseudo- libérée... tout le monde en prenait pour son grade.