• Actualités
  • À paraître
  • La contre-allée
  • Essais & documents
  • Fiction
  • Blog
  • Liens
  • Contact
  • Manuscrits
  • Qui sommes-nous?
  • Newsletter
  • In english

Accueil › A voté?

A voté?

A voté? Thomas Ducres

En librairie à partir du 15 mars 2012

 

Le livre

« En 2012, je vais retrouver le chemin de l’isoloir. »

Comme beaucoup de français, Thomas Ducres a arrêté de voter. Déçu par la classe politique, incapable de se retrouver dans le discours d’un parti… Il ne sait plus vraiment pourquoi il a choisi l’abstention ou le vote blanc. Pour les élections présidentielles de 2012, c’est décidé, il glissera un bulletin dans l’urne. Un bulletin avec un nom et un parti. « Pour retrouver la foi démocratique, j’ai décidé de rencontrer les croyants. » Pendant un an, il discute donc avec les militants de tous bords, remet en question ses convictions, s’interroge sur ce qui forge une opinion. Sera-t-il converti ? Votera-t-il à la fin du livre ? Son parcours est à l’image de nombreux français qui ne votent plus et qui forment paradoxalement, malgré eux, le « plus grand parti de France ».

L'auteur

Thomas Ducres, 32 ans, est journaliste. Pour Technikart, il a écrit de nombreux portraits iconoclastes et a mené de multiples enquêtes de terrain, avec une plume et un regard hérités du journalisme américain gonzo, d’Hunter Thompson. 

 

 

 

Extrait

 

Un lointain divorce

Ma première rencontre avec la présidentielle française n’est pas un bon souvenir.

Au printemps 1988, mes parents venaient tout juste de se séparer. Je découvrais simultanément les joies précoces de la famille décomposée, de la boulimie compulsive ainsi que le visage de François Mitterrand, qui lentement s’affichait sur la télé des grands-parents. Lorsque papa et maman s’avèrent incapables de maintenir une cohabitation, c’est finalement rassurant de se dire que le locataire de l’Élysée restera toujours le même, petit pilier d’un monde qui s’écroule. Et comme on associe toujours les grands événements aux petits drames personnels, découvrir la politique avec une mère sous Tranxen, et un père qui avait subitement décidé de changer de parti, non franchement… avouez que ça n’incitait pas vraiment à la commémoration.

Quelques semaines plus tôt, ma mère et moi nous étions rendus dans l’un de ces bureaux de vote comme il en existe encore aujourd’hui plus de 36 000 en France. Ce premier contact avec la présidentielle, je m’en souviens comme si c’était hier. Ce matin-là, nous étions partis voter et, comme elle l’avait annoncé sur le chemin, « plutôt contre les Arabes ». Une façon inconsciente d’exprimer sa frustration par le fameux « vote sanction », bien que je doute qu’elle ait réellement eu envie d’enfiler une cagoule blanche pour dévaler la campagne à la recherche d’un étranger à brûler vif. Main dans la main, nous étions donc partis vers la mairie du village sans que je parvienne – magie des urnes – à savoir si elle était finalement passée du côté obscur de la force. Après tout… pas d’emploi, plus de mari, à peine ses yeux pour pleurer, comment lui en vouloir ? Avec le recul, je crois qu’elle a quand même fini par voter pour Le Pen, certainement parce qu’elle avait plus envie d’en découdre avec l’humanité tout entière qu’avec une race en particulier. Puis on a fini par rentrer à la maison, attendant comme tous les Français la fin de ce long dimanche. Le lendemain, dans la cour de récréation, tous les gamins ne parlaient que de ça : le vote de leurs parents. Quand arriva mon tour, je me souviens avoir répondu qu’elle avait voté Mitterrand ; l’enfance est
un âge où l’on n’a pas vraiment envie de se faire lapider pour une stupide histoire de suffrage universel.

Sans grand suspense, Mitterrand avait fini par imposer un second septennat. Maman, elle, continuait de passer ses journées au lit, et papa nous avait finalement présenté sa nouvelle « adjointe ». En y repensant, le souvenir de ce premier tour de la présidentielle reste pourtant gravé comme une belle première fois. Le vote de ma mère n’avait – Dieu merci – rien changé à notre quotidien, le raout médiatique avait rapidement fait place à d’autres actualités. Une nouvelle vie semblait s’annoncer, identique à la précédente. Et comme aimait à le rappeler l’un de mes amis désormais trentenaires, la politique était un jeu très complexe : « Les gens se plaignent, mais ce n’est jamais Ralph Nader qui gagne à la fin. Même quand les gens ont le choix. » On pourrait dans un tout autre registre écrire que la
fin d’un mandat, c’est comme une boîte de chocolats, je persiste à penser que, depuis ce jour, on a simplement remplacé les noms sur les bulletins de vote. Sans que cela stimule mon envie de glisser le papier plié dans la fente.

En grandissant, mes relations avec le politique commencèrent à ressembler à mes amours : terriblement complexes et globalement en dessous de mes espérances. Pour ma défense, les choses n’avaient jamais été faciles à la maison. Le grand-père avait passé le dernier tiers de sa vie à croupir en tant qu’adjoint au maire dans un village ancré à droite depuis la nuit des temps, et on pouvait raisonnablement estimer qu’il était pour partie responsable du décès de sa femme, lassée de l’attendre tous les soirs pour réchauffer les plats. Mon père avait presque toujours voté blanc « par principe », sans que je parvienne à comprendre quelles lois métaphysiques pouvaient pousser un homme à rater Téléfoot le dimanche pour s’emmerder à déposer un bulletin vierge dans une urne. Quant aux femmes, elles semblaient véritablement se désintéresser de la chose, trop occupées qu’elles semblaient être à réparer les erreurs de leurs époux.

Mon premier meeting, je l’avais finalement vécu un samedi soir, alors que François Bayrou était passé au village. Comme au temps du cirque Barnum un siècle plus tôt, le ministre de l’Éducation nationale avait fait coller des affiches pour annoncer sa venue ; et moi, subjugué, j’étais venu assister à la représentation, clignant des yeux pour décrypter des concepts. Du haut de mes treize ans, je n’avais pas compris grand-chose aux idées républicaines et encore moins à l’UDF. Mais le bonhomme à l’estrade en imposait assez pour tenir la salle des fêtes en respect ; c’était finalement comme à l’école où à la messe, à la différence que le cours se finissait ici par une dégustation de charcuterie et quelques poignées de main. Fascinant.


« Voter, ça craint. » C’est à peu près en ces termes que ma génération résumait l’affaire. Depuis 1980, nous n’avions connu qu’un seul président, le souvenir douloureux des engueulades familiales du dimanche avec tonton Pierrot qui s’indignait des blagues douteuses (« Le racisme, c’est comme les Arabes, ça devrait pas exister », ce genre) et les militants de Touche pas à mon pote, c’était pour ainsi dire pas très sexy. Lorsque Chirac finit par destituer « la momie » en 1995, la nouvelle avait fait pschit ! Comme l’impression d’avoir subi un décalage horaire avec les générations nous ayant précédés, comme si chaque nouvelle élection devait accoucher d’un messie en costume trois pièces puis se finir en lapidation quelques années plus tard.
Pathétique, ouais. J’avais rapidement repris ma partie de Tetris sur ma Game Boy.

Lorsque vint enfin l’âge de voter, j’avais sans aucune hésitation décidé de donner ma voix à Jospin. C’était en 2002, je me passionnais alors pour les sujets coups de poing de Télérama, la culture de gauche des Inrocks et les essais socio-médiatiques de Bourdieu ; la voie royale semblait tracée : s’engager dans une association de la fac, acheter l’intégrale de Noir Désir, mater quelques films de Bacri-Jaoui et, pourquoi pas, prendre sa carte au PS.

Bon, je n’ai finalement rien fait de tout ça. Mais lorsque Jean-Marie Le Pen a fini par rafler la mise la même année, je décidai symboliquement de manifester – pour la première et dernière fois de ma vie – contre les 16,86 % de voix obtenues par le Front national au premier tour. La manifestation avait eu lieu à Marseille, le cortège suivi par des milliers de personnes nous avait conduits sur la Canebière puis sur la bien nommée rue de la République, ce long boulevard haussmannien où le concept d’unité nationale avait ce jour-là pris tout son sens. Adossées à leurs fenêtres, des dizaines de familles maghrébines applaudissaient au passage de nos banderoles déployées. Je me souviens même m’être demandé pourquoi, au lieu de rester le cul vissé sur un fauteuil, elles ne descendaient pas pour nous rejoindre. Une autre question m’a traversé l’esprit : « Penser ça, est-ce que ce serait pas un peu raciste, quand même ? » Le cortège avait continué sa route, moi j’étais rentré dans la vie active.


Et puis dix ans sont passés. Entre-temps, j’ai enchaîné les petits boulots, déménagé autant de fois que j’ai changé de compagne, voté plusieurs fois pour des élections dont je peine à me souvenir, alterné de vagues prises de position à gauche, à droite, au MoDem et chez les écologistes, été plusieurs fois à la Fête de l’Huma pour assister à des concerts en me foutant des vendeurs de merguez d’extrême gauche, applaudi la création du statut d’auto entrepreneur lancé par Sarkozy en 2008 mais longtemps souhaité que Dominique Strauss-Kahn annonce enfin sa candidature à la présidentielle de 2012. Si le terme SDF (sans direction fixe) avait désigné un nouveau parti politique, nul doute que j’en aurais été le premier sympathisant. En attendant, mes indécisions ne me semblent pas si éloignées d’une certaine réalité.
Avoir trente ans en France alors, c’était assister quotidiennement à la débâcle des institutions de nos parents : le mariage, les syndicats, l’Église, le parti communiste, l’entreprise comme socle d’équilibre, la fin des Ticket-Restaurant et le monde politique bien sûr, qui n’est plus qu’un divertissement. Je n’étais, au bout du compte, rien de plus qu’un homme dans la moyenne. Vaguement écologiste, je songeais parfois à trier mes déchets, citoyen responsable, je payais mes impôts et mes charges d’entrepreneur libéral sans sourciller, époux dans la moyenne, je ne frappais pas ma femme le soir en rentrant et lui tenais la porte à l’entrée des restaurants. Et pourtant, la prochaine présidentielle continuait de me tirailler, comme si quelque chose clochait et qu’on savait l’action nécessaire, sans trop savoir comment s’y prendre. Avoir trente ans et sa carte d’électeur, c’était surtout être mis au pied du mur face à ses propres contradictions. Shortlist de mes propres paradoxes politiques et citoyens :


– Comme plusieurs de mes amis trentenaires, je suis persuadé que la fin du monde est proche et que le dérèglement climatique va finir par tous nous tuer. Pourtant, le recyclage me semble encore être l’une des pires corvées imaginables. Et, surtout : je refuse catégoriquement d’apporter mon soutien aux Verts depuis qu’Eva Joly a annoncé sa candidature à la prochaine présidentielle.

– L’idée de rejoindre une structure associative militant contre la faim dans le monde ou pour la préservation des espèces menacées me donne des haut-le-cœur. Le dimanche matin, je préfère donner deux euros au clochard assis à côté de la boulangerie plutôt que de verser une cotisation annuelle à l’un des principaux partis politiques.

– Je connais le nom de 95 % des responsables politiques qui passent à la télévision mais suis dans la plupart des cas incapable de savoir précisément ce qu’ils font, ou l’intitulé exact de leurs postes.

– La meilleure source d’information politique, pour moi, c’est Le Petit Journal de Yann Barthès.

– Comme la majorité des partisans socialistes, je suis pour le partage des richesses. Mais je refuse de payer pour les autres, encore plus d’avoir à subir la fainéantise et la médiocrité de mon entourage. Je suis pour l’égalité des chances, mais pas à mon détriment. En clair, je suis de gauche-droite et les blocs idéologiques me semblent terriblement has been.

– Les éditos quotidiens de Christophe Barbier sur LCI me donnent surtout envie de voter pour son envoi immédiat en Afghanistan.

– Je crois en Dieu mais je ne mets jamais un pied à l’église. Je suis contre le capitalisme mais je suis fier d’avoir monté ma petite entreprise. Pourtant, je continue à penser qu’on peut être socialiste et aimer gagner beaucoup de pognon.

– Par conviction, j’ai voté pour Lionel Jospin en 2002. Emballé par la vague orange, j’ai voté Bayrou au premier tour de 2007. Au second tour, j’aurais bien voté pour Ségolène Royal ; le seul problème, c’est que ce dimanche-là, j’étais dans un train.

– Je lis environ trois journaux par semaine, m’informe via Facebook, Twitter, dévore plusieurs flux RSS tous les jours, consomme une dizaine de sites Internet politiques et culturels toutes les semaines et, malgré tout ça, bordel, je ne sais toujours pas pour qui voter en 2012!

Un lointain divorce, donc. Pendant toutes ces années, j’ai souvent pensé qu’à travers le président de la République, c’était surtout l’image du père qu’on recherchait. Une figure tutélaire qui montrerait l’exemple, qui, du général de Gaulle à Chirac, incarnerait l’image du bon paternel ; un homme d’État capable tant d’affection que d’autorité
et de décisions sévères mais justes ; rien d’autre qu’un vieux patriarche à même de réunir à sa table une famille qui ne se serait pas engueulé tous les dimanches, comme c’était le cas chez tous les Français. Alors oui, pour moi la politique, c’est finalement comme à la maison : des engueulades, un beau bordel, un terrible abandon. Pourquoi avait-on fini par dissocier le cercle politique du cercle de l’intime, quand les deux étaient pourtant si proches ? N’était-on pas, comme avec la classe politique, souvent déçu par sa propre famille ?

On passe sa vie à se promettre qu’on fera mieux que nos parents. À chaque présidentielle, on se jure de voter pour le bon candidat, comme si toutes ces années à faire des mauvais choix pouvaient s’effacer du jour au lendemain sur la foi d’un seul bulletin de vote. Mais pour qui, pour quoi ? Et voter par conviction, est-ce que ça changera
vraiment mon quotidien ? Marre de m’abstenir, cette fois, c’est décidé, je vais procéder autrement. Arrêter d’être un spectateur du monde politique, en finir avec l’indécision permanente, éteindre la télé. Un an, c’est le temps qu’il me reste pour sortir du ni oui ni non et peut-être trouver MON président.

  • Accueil
  • Blog
  • Trouver nos livres
  • Acheter
  • LIENS
  • Manuscrits
  • CONTACT
  • Qui sommes nous?

Copyright © 2009 Rue Fromentin

Créer un site internet avec UGAL Connexion