Extrait L'Abandon
- 1 -
Parfois tu marches dans la forêt et une branche morte surgit et te fouette plusieurs fois le dos et les épaules, avant de disparaître dans les broussailles. Il n’y a rien d’autre à faire que de poursuivre ton chemin, tu dois être prête à tout et c’est mon cas tandis que je suis Père qui marche devant moi. Nous sortons du bois, contournons une flaque et gagnons le grillage de la casse. Il fait nuit.
« Caroline », dit Père, écartant un pan déchiré de la clôture. « Passe par ici. »
Il commence à trier et à récupérer des pièces. Il cherche des barres en métal pour soutenir notre toit. Je surveille la route et le portail, et je jette un œil aussi derrière nous, d’où nous venons. Les voitures et les gros camions passent en rugissant sur l’autoroute, les gens à l’intérieur regardent droit devant eux, ils pensent à leurs destinations, aux événements à venir et sans doute aux choses qu’ils ont faites auparavant, sans songer à nous, ni même nous voir. Il n’y a aucune habitation alentour. Seule une centrale électrique qui vrombit dans son enceinte, avec en face, Fat Cobra Video, qui d’après Père est un magasin de serpents, mais j’en doute. Dans la vitrine il y a des photos de dames sans chemisier qui exhibent leurs seins en les tenant à pleines mains.
Maintenant Père tire sur des barres d’acier longues et fines, et met de côté des morceaux de tôle. D’une main, je tiens Randy, mon cheval en plastique. Je ne le lâche jamais très longtemps. Randy et mon ruban bleu m’accompagnent toujours.
« Tu vois, Caroline, dit Père, tout le travail que je fais pour ces gens, en triant ces trucs. C’est une façon de leur rendre ce qu’on prend.
– Oui », dis-je, mon regard se perdant au-delà de l’autoroute, vers les trains sombres de la gare de triage, et les minuscules phares des voitures sur le pont qui traverse le fleuve.
Les barres en métal et les fils de fer sont heureux d’être avec nous puisque nous en ferons bon usage au lieu de les abandonner à la rouille. Père rabat la clôture pour la remettre en place et dissimuler toute trace de notre passage. D’une main je tiens une pelote de fil de fer qui pourra servir pour notre toit, ou pour fabriquer une étagère suspendue, ou une autre création secrète de Père, et de l’autre Randy qui fait des bruits de ferraille tandis que s’entrechoquent les objets que j’ai placés dans son corps creux. Je bouche le trou rond sur son ventre avec mon doigt.
« Caroline, arrête de traîner.
– Je suis là », dis-je.
Père revient sans cesse sur ses pas, car il a du mal à transporter les longues barres de fer dans l’obscurité, au milieu des arbres. Elles ne cessent de s’accrocher ici et là, interrompant brusquement son élan.
« Si tu regardes en l’air, lui dis-je, tu pourras voir le ciel entre les arbres, et du coup tu sauras où tu peux marcher.
– Merci, répond-il. Je me demande bien qui t’a appris ça. »
Le soir, avec la fraîcheur des arbres, l’air semble moins sec. Une branche dégringole bruyamment, et se transforme instantanément en bâton. Il y a des écureuils là-haut ? Un hibou ? Dans l’obscurité, tout a tendance à se déployer en quelque sorte, et comme nous portons des chaussures la nuit, c’est plus difficile de percevoir ce qui nous entoure. Nous nous enfonçons dans la forêt, loin de la lisière où la ville commence. Je sais où nous sommes. Je sais rentrer chez nous. Je sais aussi où j’arriverais si je marchais pendant trente minutes dans n’importe quelle direction. Si je retiens mon souffle et que je laisse Père s’éloigner, je n’entendrai même pas le bruit de ses pas, malgré ses chaussures. C’est dire s’il est fort.
Puis l’air devient lourd et écœurant. La main de Père se pose sur mon bras. J’entends un clic, et le faisceau rond de sa lampe frontale s’illumine. Il dégage un passage à travers les ronces, et je m’engouffre. Sur le sol gît une biche, cou tordu à la renverse, sans yeux, le museau noir ensanglanté. La lampe dessine un cercle de lumière blanche qui glisse sur le corps de l’animal. Tête, sabots, queue. La biche fait environ ma taille. Sa fourrure beige et lisse est constellée de mouches qui bourdonnent et s’agitent. Son ventre est ouvert, et certains de ses organes ont disparu.
« Ça, c’est son foie », dit Père, tendant un bâton noir et pointu dans le rai de lumière. « Les poumons. Le cœur.
– C’est les chiens qui ont fait ça ? dis-je. Ça pue.
– Retiens ton souffle, répond Père. Ça m’étonnerait que ce soit les chiens, ou les coyotes. Quelqu’un a dû lui tirer dessus, ou bien elle a succombé à une maladie, mais elle a très bien pu tomber ici aussi, et se casser le cou. Même les animaux font des chutes parfois.
– Je sais, dis-je.
– Écoute-moi bien, Caroline. Il y a une leçon à retenir, là. Un truc qu’aucune école ne t’enseignera jamais, c’est sûr. »
Père se tourne vers moi avant que j’aie le temps de fermer les yeux, et je suis éblouie par sa lampe. J’entends l’interrupteur, donc je sais qu’il vient d’éteindre, mais l’intensité lumineuse m’aveugle encore, et ça prend un moment avant que ma vision ne se rétablisse et qu’on puisse se remettre en marche.
Père finit par s’arrêter un peu plus loin, dans un endroit moins escarpé, et il dépose son chargement. Il recouvre l’ensemble de lierre, même s’il y a peu de chances que quelqu’un vienne ici, trouve nos affaires et veuille ou soit capable de les emporter.
« Voilà, dit-il. Nous avons fait ce qu’il faut, encore une fois, Caroline. »
Aux abords de chez nous, nous ne marchons que sur les pierres, pour ne pas piétiner l’herbe. Moi je n’en manque aucune, Père en saute une sur deux. Nous arrivons par le côté et il enlève soigneusement la branche barrant la porte d’entrée, puis nous nous asseyons un instant au bord du matelas, avant qu’il n’allume la lampe, une bouteille en verre remplie d’essence dans laquelle est glissée une ficelle, avec une allumette. Au fond de notre caverne, la lueur scintillante se réfléchit sur les lettres dorées de mon encyclopédie. Mon encyclopédie ne va que jusqu’à la lettre L, et je ne suis arrivée qu’au E. Parfois je regarde à F ou G voire plus loin lorsque je tombe sur un mot qui commence par la lettre en question. Mon dictionnaire est là aussi. Sa couverture est souple, et il est plus petit.
Notre plafond est suffisamment haut pour que je puisse me tenir sur mes genoux, mais Père est obligé de rester assis, ou de ramper. Il replace la branche en travers de la porte, et me regarde.
« On a de la chance, dit-il. Nous, on a de la chance.
– C’est vrai, dis-je.
– Il faut qu’on soit vigilants en ce moment, ajoute-t-il.
– Pourquoi ?
– Les gens.
– Personne ne sait où on se trouve, dis-je.
– C’est quand on commence à penser ça, répond Père, qu’on se fait prendre. Excès de confiance.
– Personne ne nous a jamais pris, dis-je. Ils pourront jamais.
– Ça veut rien dire, dit-il. Ça sert à rien de regarder en arrière, Caroline. »
Je pose Randy sur son socle en bois avec la tige métallique grande comme un crayon qui s’insère dans le trou de son ventre. Je le retourne sur son côté blanc pour qu’il soit bien visible dans la pénombre depuis le matelas.
La vaisselle du dîner est sèche maintenant et je la range sur les étagères. Père enlève le pantalon sombre qu’il porte toujours dans la forêt et recoud une déchirure avec du fil dentaire et une aiguille. Ensuite, il prend des notes dans son petit carnet, de son écriture minuscule au sujet des livres qu’il a lus, pendant que je fais les devoirs qu’il m’a donnés. J’écris aussi sur une feuille de papier brouillon une partie de ce journal, ainsi que des choses que j’ai vues et pensées. Quand Père met sa main à plat elle est plus large que cette feuille, plus large que les assiettes dans lesquelles nous mangeons : les bouts de ses doigts dépassent. Dans sa main un livre paraît minuscule.
Nous nous brossons les dents, crachons dans le pot de chambre, puis nous nous déshabillons et nous couchons sur le matelas. Père étire ses mains au-dessus de sa tête, elles touchent presque la pierre plate et le réchaud de camping vert. Parfois dans son sommeil ses mains s’entrelacent, ses poignets se rejoignent et ses bracelets, qui sont censés l’aider à être plus fort, tintent doucement. Lorsque je lui dis que j’ai besoin d’aide pour être plus forte, il me répond que je n’ai pas vu toutes les choses qu’il a vues, ni connu tous ses problèmes. Il ajoute que je suis trop jeune pour porter des bijoux. Il se retourne pour m’embrasser, et sa joue pique.
Si un paragraphe est une pensée, une pensée complète, alors une phrase en constitue un fragment. C’est comme une addition, lorsqu’un nombre qu’on ajoute à un autre nombre donne un nombre plus grand. S’il s’agissait d’une soustraction, tu commencerais par une pensée et en enlèverais suffisamment pour qu’il n’en reste qu’une partie. Tu pourrais écrire à l’envers, ou ne rien écrire, ou encore moins que ça. Tu ne penserais ni ne respirerais même plus. Une virgule, c’est l’endroit où l’on respire, où l’on pense, et c’est pourquoi respirer ou penser reviennent au même. Les virgules rassemblent, ou sont des moments qui permettent de rassembler. Un point virgule est une drôle de manière de penser que je ne comprends pas. C’est une phrase qui contient plus d’une phrase. Il me semble plus logique de laisser chaque phrase être une phrase. Père dit que ce qui vient avant et après un deux points devrait être équivalent, même si en fait l’une des deux parties n’est qu’une liste. Certains sujets sur lesquels je dois écrire : Randy, les endroits où l’on fait le guet, les corps, les noms, Sans Nom, les gens quand ils pensent être seuls, la neige, les trampolines, les hélicoptères.
« Réveille-toi, dis-je. T’étais en train de rêver. C’étaient les hélicoptères ?
– Oh, oui, dit Père. J’imagine que c’était un rêve.
– On ne voit pas la lune ce soir. Il fait sombre, dis-je.
– C’est les nuages, répond-il. Peut-être qu’il va pleuvoir demain.
– C’étaient les hélicoptères ?
– Oh, Caroline, dit-il. Ils arrivaient de partout au-dessus des arbres, faisaient un bruit infernal et déchiraient tout sur leur passage. Ils diffusaient à travers des haut-parleurs les pleurs d’un bébé, si forts que ça me cassait les oreilles.
– Ah bon ? C’était dans ton rêve ?
– Non, ça c’était avant. Je ne sais pas.
– Pourquoi faire ça ? je demande.
– Justement. Je ne sais pas. Dors, Caroline. »
En été, comme maintenant, nous dormons sur les sacs de couchage avec juste un drap pour nous couvrir, et en hiver on réunit les deux sacs pour faire une grande couverture et avoir plus chaud. Quand mon corps était plus petit, il y avait plein de place mais maintenant, même quand il fait trop chaud, on ne peut pas empêcher nos jambes et nos bras de se toucher. Je n’arrive ni à m’endormir ni à savoir si Père dort ou pas. Je continue de penser à la biche morte, qui gît à huit cents mètres de nous, en tendant l’oreille. D’autres animaux la dépècent sûrement petit à petit. Père a atteint sa taille d’adulte. C’est l’homme le plus grand que j’aie vu dans la forêt. Il est bien plus imposant que n’importe qui en ville, sauf les hommes très gros, mais ils sont incapables de se déplacer comme lui. Moi aussi je suis rapide, mais bien plus mince, et je mesure un mètre cinquante-deux. J’ai les cheveux bruns, longs et en broussaille et ma peau a un éclat si blanc que si je ne fais pas attention, on peut me voir dans l’obscurité.
Soudain on entend gémir, grogner, puis renifler tandis qu’un museau pousse la branche qui barre notre porte. Ce sont les chiens, en tout cas certains d’entre eux, qui courent à travers notre campement. Père se met à crier en frappant une casserole avec une cuillère, et ils déguerpissent aussitôt, mais je sais qu’il est réveillé.