Extrait Le métro est un sport collectif
Deux cons
Ligne 4, Gare du Nord, 14 h 35.
Les portes de la rame se sont refermées, le train ne repart pas.
Crachotement dans le haut-parleur, la voix du conducteur depuis sa cabine.
- Eh, vous arrêtez de bloquer les portes, là, dans la rame du fond ? Vous n’avez pas acheté le train !
J’ai connu plus fin.
L’arrêt se prolonge.
- Bon l’abruti, tu la lâches, cette porte ?
Maintenant c’est sûr, l’abruti ne risque pas de lâcher l’affaire. Question d’honneur. J'ai appris ça en psycho au CE1, mais les programmes ont peut-être changé dans la cour d'école.
Entre temps des voyageurs nouveaux sont arrivés en courant sur le quai, ils ont rouvert les portes de la rame. Une minute de stationnement Gare du Nord, ça en fait, du monde.
- Moi je m’en fous, hein, dit le con devant dans son micro. J’ai tout mon temps.
Le con derrière aussi, sans doute.
La rame commence à être pleine, des voyageurs passent la tête à travers la porte pour voir ce qui se passe.
- Rentre dans ta banlieue ! crie vers l’arrière une femme noire qui a vu.
Je reste assis tranquillement, je lis La mauvaise habitude d’être soi, de Martin Page, rien ne peut m’énerver.
J’imagine le chauffeur à la cantine de la RATP, taillant une bavette avec le contrôleur matricule 29285 et trinquant aux secondes perdues en station. Ils doivent bien s'entendre, ces deux-là.
Si les cons volaient, finalement, il y en aurait moins dans le métro. Ce serait dommage.
Devenir
À l’avant du dernier wagon de ce métro à l’ancienne, ligne 11, la porte-hublot est encadrée par les vitrines inamovibles de Telemarket (« Rentrez directement chez vous ») et Wall Street English (« My taylor is rich »). Sur les deux espaces du dessus, les voyageurs ont parfois droit à quelques lignes de poésie, entre oulipo et haiku. Mais ce soir foin de littérature, l’heure est au réalisme : Price Minister a colonisé le haut de l’affiche, avec son slogan devenu classique : "Devenez radin". Un faux second degré masquant un bon vieux premier degré décomplexé : une provocation ultime pour les militants antipub.
Il y en avait un, d’ailleurs. Plus souriant que l’autre fois. Vandale génial, plus poète que tous les rimailleurs du métro réunis, il n’a pas travaillé au marqueur. Il s’est contenté de découper soigneusement les deux affiches.
Et voilà qu’au-dessus de la tête des voyageurs se proclame maintenant en double ce mot unique :
DEVENEZ.
Voilà qui fait un beau slogan.
Je devrais peut-être m'y mettre.