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Accueil › Place de Chine - extrait

Place de Chine - extrait

 

Prélèvements obligatoires

 

J’ai oublié quelles sensations pouvait donner, d’un roman, la première lecture.

 

J’ai oublié les prénoms et les noms, mais pas les visages, de quelques unes des femmes qui se sont soumises à mon plaisir. Cela me fait honte.

 

J’ai oublié, jusqu’à présent, plus facilement les vivants que les morts.

 

J’ai oublié les titres, les auteurs, la substance, le sens, l’intérêt – que sais-je encore ? – d’une fraction importante des livres que j’ai lus. Ai-je conservé, par-devers moi, ce qui semble m’avoir échappé ?

 

J’ai oublié le nom de l’Égyptien qui, dans l’une des chambres communes d’un tout petit hôtel de Damas, me faisait beaucoup rire. Et souffrir. J’étais alité, à un ou deux jours d’une occlusion intestinale, cherchant la meilleure position afin de circonvenir la douleur. Et lui, assis sur une chaise, parlait, racontait avec cet accent anglais si drôle qu’ont les arabes. Chaque éclat de rire me coupait en deux. J’ai oublié totalement de quoi il pouvait être question.

 

J’ai oublié les noms et les prénoms de quelques unes des femmes que j’ai tenté, en vain, de soumettre à mon plaisir. Cela me fait honte.

 

J’ai oublié, et ne le regrette pas, les premiers textes que j’ai écrits. Me reste en mémoire l’évidence de leur seule nullité.

 

J’ai oublié les adresses et la conformation de quelques uns des lieux où j’ai pu vivre enfant.

 

J’ai oublié les raisons, si même il y en eut, de mon retour à Montpellier. Le temps m’a montré que je n’avais pas eu tort. Dans l’ensemble, je ne me suis pas détaché de ceux que j’ai laissés à Paris.

 

J’ai oublié les numéros de téléphone des lieux où j’ai pu vivre.

 

J’ai oublié l’ordre des difficultés aux osselets ainsi qu’un certain nombre de ces difficultés.

 

J’ai oublié une grande quantité de textes que je voulais écrire. Si je ne les note pas quelque part, les idées tombent. Je ne compte plus les idées soigneusement notées sur de petits morceaux de papiers et perdues, faute de m’être souvenu où pouvaient bien être passés ces fichus pense-bêtes.

 

J’ai oublié le code d’accès de l’immeuble de la rue du Four où j’occupais une chambre meublée, dans l’appartement même d’une pédiatre hors d’âge.

 

J’ai complètement oublié l’impression que provoque, dans la bouche, le port d’un appareil dentaire.

 

J’ai oublié le nombre exact des agendas et des cartes d’identités que j’ai perdus.

 

J’oublie maintenant ce que j’ai encore oublié.Ces oublis me poursuivent, me charpentent, ainsi font les os, persistent. Et décalcifient.

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